Rimbaud la huitième photo

Paris-Match, 10 mai 2001. Article de Pepita Dupont.

 

On ne connaissait que sept portraits de l'éternel adolescent de la poésie. On vient d'en découvrir un nouveau, pris au début de sa longue saison en enfer à Aden.

Derrière la mince silhouette blanche d'un aventurier des colonies se cache un exilé amer : "Je trime comme un âne dans un pays pour lequel j'ai une horreur invincible"



Vers 1880, Arthur Rimbaud (debout à gauche)
pose aux côtés d'autres Européens
sur les marches d'une riche demeure ottomane,
celle du consul Ibrahim Hassan Ali
à Sheikh-Othman, dans les environs d'Aden.


C'est comme si le temps avait voulu effacer le visage de celui que Verlaine surnommait l'homme aux semelles de vent. Depuis plus de vingt ans, le collectionneur Pierre Leroy est à l'affût de tout ce qui peut nourrir sa passion pour le surréalisme et les écrivains qui le fascinent, comme le marquis de Sade, René Char, Michel Leiris, et bien sûr Rimbaud. Aucun manuscrit, aucune lettre originale, aucune photographie n'échappe à ses repérages. Il possède même l'édition originale d' "Une saison en enfer" (1873), l'un des sept exemplaires qu'Arthur Rimbaud a eu entre ses mains avant de le dédicacer à son ami le peintre Forain. C'est pourquoi, en octobre 1999, lorsque Pierre Leroy lit un entrefilet dans la presse annonçant la découverte et l'exposition chez un marchand parisien d'une photo inédite de Rimbaud, son sang ne fait qu'un tour. Les images du poète sont rarissimes. Une photo de classe à Charleville, où il est né en 1854. Arthur a alors 10 ans ; une autre en tenue de première communion avec son frère, et les deux célèbres clichés pris par le photographe caricaturiste Carjat à l'âge où Rimbaud écrit : "On n'est pas sérieux quand on a 17 ans et qu'on a des tilleuls verts sur la promenade." Sans oublier trois autoportraits pris à Harar qu'il envoie dans une lettre à sa mère le 6 mai 1883. Rimbaud a alors 28 ans. " Ces photographies me représentent l'une, debout sur une terrasse de la maison, l'autre, debout dans un jardin de café, une autre, les bras croisés dans un jardin de bananes..." Pierre Leroy se souvient : "Cela me semblait tellement prodigieux devoir resurgir une photographie de Rimbaud adulte à Aden. J'ai aussitôt décroché mon téléphone. Le marchand m'a confirmé qu'il n'y avait aucun doute, il s'agissait bien du poète, et il m'a invité à passer le mardi suivant, jour d'ouverture de l'exposition. J'ai rongé mon frein en pensant, mon Dieu, quelqu'un d'autre va l'acquérir. Eh bien non, la photographie était toujours là. Je n'ai même pas marchandé car la passion n'a pas de prix. "Sur ce cliché, on voit Rimbaud appuyé sur un fusil, vêtu d'une tenue de coton blanc. il se tient debout, à la droite d'un groupe de six personnes, sur les marches de la demeure d'Ibrahim Hassan Ali, un riche consul ottôman. La photo a été prise à Sheihk-Othman, un petit village proche d'Aden, sorte d'oasis de jardins et de fleurs où les notables se réfugient en fin de semaine, il y a même une légende : "Avant le déjeuner". Depuis des années, cette photo sommeillait au milieu d'un lot d'une trentaine de vues d'Aden prises aux alentours de 1880, à l'époque où Rimbaud y séjournait. Cette collection avait appartenu à César Tian, un riche négociant en café d'Aden, qui a été le dernier employeur de Rimbaud. C'est en lisant une biographie que le marchand parisien tout à coup a eu un déclic en voyant apparaitre le nom de César Tian. il compara aussitôt les trois autoportraits de Rimbaud avec cette photo de groupe qu'il avait oubliée. il constata alors qu'il sagissait bien du même individu. "Il n'est pas exclu que l'on retrouve d' autres images de Rimbaud" explique Jean-Jacques Lefrère, qui lui consacre une biographie chez Fayard, un pavé de 1200 pages qui se dévore comme un polar. Une véritable enquête policière sur l'auteur d' "Une saison en enfer". " Lorsque j'ai appris l'existence de cette photo de Rimbaud, j'ai demandé à rencontrer Pierre Leroy, et l'idée nous est venue de faire un album, "Rimbaud à Aden". "Tous deux choisissent le photographe Jean-Hugues Berrou, un autre fou de Rimbaud. "Grâce à ces photos anciennes, j'avais une sorte de guide de la ville d'Aden. Je savais à quoi ressemblait l'hôtel de l'Univers, où a séjourné Rimbaud, ainsi que la maison de César Tian. Les voitures sont plus nombreuses que les chameaux mais beaucoup de lieux ont subsisté. Comme la maison du consul ottoman. J'ai identifié aussi la maison Bardey, le premier employeur de Rimbaud. Elle est à Crater, nom que les Britanniques donnaient à la vieille ville d'Aden, car celle-ci occupe un vaste cirque volcanique. Cette demeure n'existe plus. Ce qui est amusant c'est qu'en 1991 on a inauguré, à grands frais, pour le centenaire de la mort de Rimbaud, un centre culturel prétendument à l'emplacement même de cette maison, alors qu'elle se trouvait, à l'origine, à plusieurs centaines de mètres de là. Aujourd'hui ce centre est devenu le Rambow Hotel. Ce détournement d'icône aurait sans doute beaucoup amusé Rimbaud."

"Adieu mariage, adieu avenir. Je ne suis plus qu'un tronçon immobile"

C'est le 7 août 1880 qu'Arthur Rimbaud débarque à Aden après avoir cherché, en vain, du travail dans tous les ports de la mer Rouge. L'auteur du " Bateau ivre" décide de faire table rase de son passé et choisit l'errance. Certes, il continue à écrire aux siens mais sans jamais parler littérature ou poésie. Aden, situé au bord de la mer Rouge, est la plaque tournante de tous les trafics : le riz des Indes, l'encens, les plumes d'autruche, l'ivoire, les armes et, bien sûr, le fameux moka. Rimbaud trouve un emploi à la maison Bardey, où il surveille les trieuses de café qui chantent leurs mélopées. Rimbaud se décrit comme "le seul employé un peu intelligent à Aden." Et ajoute : " Si l'on ne me donne pas 200 francs par mois en dehors de tous frais, j'aime mieux partir que de me faire exploiter". La pluie semble avoir oublié la ville, excepté une fois l'an. "Aden est un roc affreux sans un seul brin d'herbe ni une goutte d'eau bonne. On boit de l'eau de mer distillée." Ou pire encore : "Je trime comme un âne dans un pays pour lequel j'ai une horreur invincible." La température oscille toujours entre 35 et 45 degrés. Plus tard, même Albert Londres, qui devait périr au large d'Aden en 1932 à bord du "Georges Philippar" s'étonne de ne pas voir des diables se promener avec leurs fourches tant la chaleur est insoutenable. En octobre 1882, Rimbaud demande à sa mère de lui commander un appareil photo à Lyon car il souhaite réaliser un album sur le Harar. Son prix : 1850 francs. Sa mère n'approuve pas cette lubie qui coûte à son fils six mois de salaire. Mais Rimbaud insiste et attend avec impatience l'arrivée de son matériel pour installer un studio en ville. "Tout le monde veut se faire photographier ici ; même on offre une guinée par photographie." C'est seulement en mars qu'il reçoit son appareil qui avait fait un détour malencontreux par l'île Maurice. Hélas, quelques mois plus tard, Rimbaud déchante et doit se résoudre à tout revendre car il n'a pas de clients. Il adresse quelques derniers clichés à Alfred Bardey, son employeur, qui réside en France. Celui-ci l'encourage : "Plusieurs de vos photographies sont brouillées, mais on voit bien qu'il y a des progrès car les autres sont parfaites."

Rimbaud poursuit son rêve de devenir riche pour, un jour, se marier et avoir au moins un fils qu'il élèvera selon son idée. Rimbaud se lance dans tous les trafics. il s'épuise dans des expéditions inhumaines de transport d'armes où ses forces l'abandonnent. Sa jambe droite le fait de plus en plus souffrir, et un jour c'est la paralysie. Rimbaud ignore qu'il est atteint d'un cancer des os. Le 19 avril 1891, sur les conseils d'un médecin anglais, Rimbaud quitte Aden pour se faire amputer à l'hôpital de la Conception à Marseille. Un voyage de martyr. Le 10 juillet, Rimbaud sur son lit de souffrance écrit à Isabelle, sa soeur "Et moi qui justement avais décidé de rentrer en France cet été pour me marier ! Adieu mariage, adieu famille, adieu avenir. Ma vie est passée. Je ne suis plus qu'un tronçon immobile..." Le 10 novembre, Arthur meurt dans les bras d'Isabelle, à qui il avait rapporté un petit flacon de parfum d'Aden.

Aujourd'hui encore, le mystère Rimbaud reste entier. Nul ne sait pourquoi il a renoncé à la littérature et à la poésie. il ne s'en est jamais expliqué. Lorsqu'il parle de livres dans sa correspondance à sa famille, il ne mentionne que des ouvrages techniques, scientifiques ou pratiques comme un dictionnaire d'arabe. Tout reste encore à découvrir. Par exemple, il n'existe aucune photo de la mère de ce génie, à qui il écrivait : "L'homme compte passer les trois quarts de sa vie à souffrir pour se reposer le quatrième quart, et le plus souvent il crève de misère, sans plus savoir où il en est de son plan."